L’héroïne éponyme est une jeune femme franco-togolaise. Née d’une mère française et d’un père togolais absent, elle traîne depuis toujours le poids d’une case impossible à cocher. Blanche ? Noire ? Fifty-fifty ? En France, on lui demande d’où elle vient vraiment. Au Togo, les enfants la surnomment yovo, « blanc » en éwé. Elle n’appartient nulle part pleinement, et le monde, lui, ne supporte pas les interstices.
Alors un lourd jour d’été, Adikou décide de partir. Direction Lomé, ville du père qu’elle connaît à peine. Ce départ n’est pas un voyage de tourisme ni une quête héroïque : c’est une fuite, une nécessité, presque un acte désespéré. La narratrice, dont on ne saura jamais vraiment le nom, n’a d’autre choix que de la suivre. Et nous avec elle.
Lomé, et au-delà
Ce qui rend ce roman si singulier, c’est la façon dont Raphaëlle Red traite la géographie. Lomé n’est pas un décor exotique, ni une terre de promesses mythifiées. C’est une ville moite, poussiéreuse, vibrante, réelle. Les trajets en zémidjan, les lumières du marché, les repas partagés, les plages où l’écume dessine des formes insaisissables : tout cela est restitué avec une précision qui n’a rien de l’exotisme de carte postale. On sent que l’autrice, qui a été en résidence à la Maison des Artistes de Lomé connaît cette ville de l’intérieur, dans ses contradictions et sa chaleur.
Mais le roman déborde largement le Togo. De Paris à New York, du sud des États-Unis aux zones frontalières entre le Ghana et le Togo, Adikou est un road trip tricontinental. À chaque étape, la même question revient, posée différemment : est-ce qu’un lieu peut vous donner ce que votre histoire vous a refusé ?
Une langue qui habite le corps
Ce qui frappe le plus dans Adikou, c’est la langue. Raphaëlle Red écrit en français, mais son texte est traversé d’anglais et de mots en éwé, comme l’identité de son héroïne, faite de couches et de passages. C’est une prose charnelle, qui donne une place centrale au corps : les sensations, les odeurs, la texture de la poussière sous les pieds, la couleur de la peau qui change selon qui vous regarde.
Cette écriture refuse l’abstraction. L’appartenance, ici, ne se discute pas, elle se ressent, se transpire, se porte sur soi comme une cicatrice ou un tatouage.
Pourquoi ce roman compte, ici
Chez Susu Éditions, nous croyons que les voix d’Afrique et de ses diasporas méritent d’être lues, discutées, transmises. Adikou est exactement le type de texte qui nous tient à cœur : un premier roman courageux, qui ne simplifie pas ce qu’il serait si commode de simplifier, qui refuse les réponses toutes faites sur l’identité et le métissage, et qui le fait avec une langue qui compte.
Raphaëlle Red a vingt-sept ans. Elle écrit en français, en anglais, en allemand. Elle vit à Berlin, elle est née à Paris, elle a écrit ce roman en partie à Lomé. Cette géographie, en elle-même, dit quelque chose d’essentiel sur la génération d’auteurs que nous voulons accompagner : des voix qui n’ont pas à choisir, des voix qui tracent leurs propres frontières.
Adikou, éditions Grasset, janvier 2024 — 219 pages, 19,50 €.



