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5 romans pour entrer dans les littératures africaines # 1

By Administrateur 4 min read

5 romans pour entrer dans les littératures africaines # 1

En finir avec la littérature africaine (au singulier)

Il n’existe pas de littérature africaine. Il en existe des dizaines, aussi éloignées les unes des autres que peuvent l’être Yaoundé, Lagos, Nairobi, Oran ou la Barbade. La formule au singulier, héritée d’une manière occidentale de ranger le continent dans une seule case, continue pourtant de structurer les rayons de librairie et les mémoires de lecture. Pour ouvrir cette série, SUSU refuse le confort d’une entrée unique : ce premier parcours traverse cinq aires distinctes et cinq générations d’écriture, de la satire coloniale camerounaise des années 1950 à la mémoire caribéenne réinventée dans les années 1980, jusqu’au Lagos contemporain le plus féroce. Non pas une carte exhaustive — aucune sélection de cinq livres ne pourrait l’être — mais un premier geste pour habituer l’œil à voir la pluralité avant l’unité.

Le Pauvre Christ de Bomba – Mongo Beti – Cameroun – 1956

Le Révérend Père Supérieur Drumont part évangéliser la région de Tala dans le Cameroun colonial des années 1930, accompagné de son “boy” Denis, narrateur naïf et acéré de ce que son maître ne voit pas. Sous couvert de comique doux-amer, Mongo Beti démonte pièce par pièce la machine missionnaire et coloniale : l’échec progressif de l’évangélisation, la persistance des cultes locaux, le désabusement final d’un homme qui rentre en France en laissant, selon ses propres mots, “plus rien” derrière lui. Publié chez Robert Laffont en 1956, le roman fait scandale dès sa sortie — jugé trop critique de l’œuvre missionnaire par certains, trop peu flatteur envers les Camerounais par d’autres — au point que l’éditeur renonce à le rééditer avant 1976, chez Présence Africaine (Wikipédia). Antérieur aux indépendances, c’est l’un des textes qui a le plus installé l’ironie comme arme littéraire contre le colonialisme francophone — l’ancêtre direct de l’humour politique que la saison retrouvera plus tard.

Ma sœur, serial killeuse – Oyinkan Braithwaite – Nigeria – 2018 (2019 pour la traduction française)

À Lagos, Korede, infirmière méticuleuse et fille aînée irréprochable, a pris l’habitude d’un rituel discret : nettoyer les traces laissées par sa cadette Ayoola chaque fois qu’un petit ami meurt entre ses mains, “en légitime défense”. L’équilibre familial vacille le jour où Ayoola jette son dévolu sur le médecin dont Korede est secrètement amoureuse. Braithwaite construit un roman bref, au cordeau, d’un humour noir qui ne relâche jamais sa tension, pour dire quelque chose de très sérieux sous le vernis du polar : la beauté comme privilège, la loyauté familiale comme piège, la violence domestique renversée en farce grinçante. Premier roman finaliste du prix Women’s Prize for Fiction et sélectionné pour le Booker Prize en 2019, traduit en français par Christine Barbaste pour Delcourt (Wikipédia), il prouve qu’un Lagos jeune, urbain et féminin peut aussi se raconter par le rire noir plutôt que par le seul réalisme social.

La Maison au bout des voyages – Yvonne Adhiambo Owuor – Kenya – 2014 (2017 pour la traduction française)

Le jour même de l’élection présidentielle contestée de 2007, Odidi Oganda est abattu par la police dans les rues de Nairobi. Sa famille remonte alors vers le nord du Kenya, vers les terres arides de Wuoth Ogik, pour comprendre ce que cette mort vient clore — et ce qu’elle rouvre d’une histoire familiale mêlée aux frontières coloniales et aux violences politiques du pays. Owuor tisse une polyphonie dense et sensorielle qui refuse de séparer l’intime du politique. Paru en anglais en 2014, le roman a été traduit en français par Françoise Pertat pour Actes Sud en 2017 (Wikipédia) : une porte d’entrée précieuse vers une littérature kényane trop peu traduite, portée par une voix de femme qui pense l’Afrique de l’Est à la même hauteur d’exigence que ses voisins francophones.

Meursault, contre-enquête – Kamel Daoud – Algérie – 2013

Et si “l’Arabe” tué sur la plage dans L’Étranger de Camus avait un nom, une famille, un frère resté pour raconter ? Daoud fait parler Haroun, qui redonne à la victime anonyme de Camus une identité — Moussa — et retourne, phrase après phrase, le regard du texte le plus canonique de la littérature française. Paru d’abord en Algérie chez Barzakh en 2013 puis chez Actes Sud en France, le roman a reçu le prix Goncourt du premier roman en 2015 après avoir figuré dans la dernière sélection du Goncourt 2014 (Wikipédia). Ce n’est pas une réponse polie à Camus : c’est un déplacement de l’imaginaire colonial français depuis l’intérieur même de sa langue.

Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem – Maryse Condé – Guadeloupe / Barbade – 1986

Née d’un viol commis sur le pont d’un navire négrier en route vers la Barbade, Tituba grandit esclave avant d’être vendue, avec son mari, au pasteur puritain Samuel Parris, qui l’emmène à Salem — où elle devient l’une des accusées de la chasse aux sorcières de 1692. Condé redonne voix et intériorité à une femme que l’Histoire n’a retenue qu’en marge, à côté des “sorcières blanches”, elles, restées dans les livres avec un nom. Paru en 1986, ce roman de l’écrivaine guadeloupéenne a reçu le grand prix littéraire de la Femme la même année (Wikipédia). Il montre ce que “diaspora” veut dire au sens le plus ancien et le plus dur du terme — et pourquoi la littérature caribéenne fait pleinement partie de la cartographie que SUSU cherche à dessiner.

A suivre…

D’autres géographies attendent déjà — l’Afrique de l’Ouest francophone (Sénégal, Mali, Côte d’Ivoire…), l’Afrique australe et l’Afrique lusophone n’ont pas encore été traversées. La saison y reviendra, semaine après semaine, en descendant bientôt du continent tout entier vers un seul lieu : la ville.

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