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5 livres pour entrer dans les littératures africaines # 4

By Administrateur 4 min read

5 livres pour entrer dans les littératures africaines # 4

Sorcières, revenantes et insoumises

Une généalogie de la révolte féminine dans le roman, du Caire à Kampala

Cette sélection n’est pas une liste de « livres écrits par des femmes ». C’est une généalogie de la révolte. Les cinq héroïnes de la semaine se font traiter de folles, de sorcières ou de femmes perdues, et refusent toutes la place qu’on leur assigne : au foyer, dans le mariage, dans le récit national ou dans le mythe des origines. D’une prison du Caire à une maison de Kampala, d’une mission de l’ancienne Rhodésie à un lotissement de province française, puis d’un village camerounais jusqu’à Paris, ces romans montrent que les littératures africaines et diasporiques n’ont pas attendu qu’on leur accorde la parole sur le genre : elles l’ont prise, souvent contre les institutions qui prétendaient les représenter. Cette semaine ouvre le triptyque « voix et rapports de force ». Le pouvoir y apparaît d’abord là où on le regarde le moins : dans la maison, la famille, le lit conjugal.

1. Ferdaous, une voix en enfer — Nawal El Saadawi — Égypte — 1975

À la veille de son exécution, une femme condamnée pour le meurtre de son souteneur accepte de raconter sa vie à la psychiatre venue l’interroger. Nawal El Saadawi a tiré ce récit d’une rencontre réelle à la prison pour femmes de Qanatir, où elle menait des recherches sur la santé mentale des femmes (Wikipédia). Le livre est sec et sans consolation. Il ne cherche pas à rendre Ferdaous sympathique : il lui rend sa logique. Elle va jusqu’à faire de sa mort une victoire : « Je ne veux rien. Je n’espère rien. Je ne crains rien. C’est pour ça que je suis libre. » C’est la pierre de fondation de cette généalogie, une insoumission totale, sans compromis possible. Le lien avec la semaine précédente est direct : la traduction française, publiée aux éditions des femmes, est signée Assia Djebar et Essia Trabelsi, et préfacée par Djebar (Des femmes – Antoinette Fouque).

2. À fleur de peau (Nervous Conditions) — Tsitsi Dangarembga — Zimbabwe — 1988

« I was not sorry when my brother died » : je n’ai pas regretté la mort de mon frère. Peu de romans s’ouvrent sur une phrase aussi froide (Brittle Paper). Tambudzai, jeune paysanne de la Rhodésie coloniale, ne doit son accès à l’école de la mission qu’à la disparition de ce frère destiné aux études. Face à elle, sa cousine Nyasha, revenue d’Angleterre, se défait lentement sous la double autorité du père et de l’éducation coloniale. Le titre anglais reprend le diagnostic que Sartre formule dans sa préface aux Damnés de la terre de Fanon : la « névrose » des peuples dominés (RFI). Dangarembga croise ici patriarcat et colonialisme sans jamais réduire l’un à l’autre. Primé par le Commonwealth Writers Prize dans la catégorie Afrique (Wikipédia), c’est le classique qui manque encore à beaucoup de lecteurs francophones.

3. La Sorcière — Marie NDiaye — France — 1996

Lucie est une sorcière, mais une sorcière médiocre. Ses visions sont courtes et confuses, et elle vit dans un pavillon de banlieue avec un mari qui ne l’aime pas plus qu’elle ne l’aime. Ses jumelles, Maud et Lise, se révèlent bien plus douées qu’elle et nettement moins scrupuleuses (Le Monde). Dans la France des classes moyennes de province, on pleure des larmes de sang, des enfants deviennent corneilles et une épouse change son mari volage en escargot. Tout cela est raconté sur le ton le plus neutre, avec une grammaire impeccable. NDiaye, née à Pithiviers d’une mère française et d’un père sénégalais (Larousse), refuse les étiquettes. Ce roman l’éclaire pourtant de manière décisive : la sorcellerie ne vient pas d’« ailleurs », elle loge au cœur même du quotidien français. C’est une porte d’entrée plus inattendue et plus étrange que Trois femmes puissantes, son Goncourt de 2009.

4. La Première Femme — Jennifer Nansubuga Makumbi — Ouganda / Royaume-Uni — 2020 (trad. fr. 2024)

En 1975, sous la dictature d’Idi Amin Dada, Kirabo, douze ans, est élevée par ses grands-parents et personne ne veut lui dire qui est sa mère. Pour le savoir, elle va voir Nsuuta, la voisine que tout le monde appelle la sorcière (Éditions Métailié). Nsuuta lui parle de Nnambi, la première femme de la mythologie ganda, et d’un « état originel » des femmes : immenses, bruyantes, audacieuses, indépendantes, et que la société s’est employée à réprimer (Le Monde). La révolte passe ici par une réécriture du mythe des origines plutôt que par un pamphlet. Makumbi, née à Kampala et installée à Manchester, a reçu pour ce roman le Jhalak Prize 2021 (Jhalak Prize). Une grande saga traduite par Céline Schwaller, généreuse et pleine d’humour, qui se lit d’une traite.

5. Et, refleurir — Kiyémis — France / Cameroun — 2024

Andoun naît en 1954 à Nyokon, un village camerounais rythmé par les champs d’arachides, et rêve d’une autre vie que celle qu’on lui réserve. Une scolarité contrariée, une grossesse imprévue et un mariage forcé ne l’empêchent pas d’avancer : de Nyokon à Douala, puis jusqu’à Paris (Madmoizelle). Kiyémis, poétesse et essayiste afroféministe franco-camerounaise (RFI), s’inspire de la vie de sa grand-mère maternelle, mais revendique la liberté du roman plutôt que la biographie. Elle glisse des poèmes entre les chapitres et laisse entrer le rêve, la spiritualité et le merveilleux dans la prose. Le titre dit le geste du livre : après les héroïnes qui brisent tout, voici une révolte qui passe aussi par le droit au bonheur. Libération y voit un perpétuel va-et-vient entre le village et la ville, entre le Cameroun et la France, entre la réalité et les aspirations d’Andoun (Libération). C’est un premier roman, la voix la plus jeune de la sélection, et la preuve que cette généalogie continue de s’écrire.

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