Deux demi-sœurs naissent dans des villages rivaux de la Côte-de-l'Or, au XVIIIe siècle. Effia est mariée à un officier anglais qui dirige le fort de Cape Coast — sa chambre surplombe les cachots où s'entassent les captifs promis à la traversée. Elle ignore que sa sœur Esi s'y trouve, avant d'être déportée vers l'Amérique. De ce point de bascule naissent deux lignées, l'une restée en Afrique, l'autre emportée dans l'esclavage américain, que le roman poursuit sur sept générations et deux cent cinquante ans, jusqu'au XXIe siècle.
Yaa Gyasi construit son livre comme une suite de nouvelles reliées entre elles, chaque chapitre confié à un descendant différent — une architecture qui impose au lecteur ce que l'histoire elle-même impose à ses personnages : la rupture, la transmission incomplète, l'impossibilité de connaître entièrement ceux qui nous précèdent. D'un côté du roman, les guerres tribales, la colonisation britannique, le commerce du cacao ; de l'autre, les plantations, les mines de charbon de l'Alabama, la Grande Migration, Harlem. Les deux histoires ne se rejoignent qu'à la toute fin, quand deux descendants que tout sépare se croisent, sans le savoir, à Stanford.
Ce que Homegoing réussit, c'est de rendre sensible l'esclavage non comme un événement clos mais comme une force qui continue de façonner des vies très éloignées de lui dans le temps. Le roman ne verse jamais dans le didactisme malgré son ambition documentaire ; chaque génération est un monde romanesque à part entière, avec ses propres enjeux, avant que le suivant ne s'ouvre. Premier roman d'une écrivaine alors âgée de vingt-six ans, il impressionne par la maîtrise de sa construction autant que par la justesse de son économie narrative — chaque chapitre suffisant à faire exister un personnage entier.



