À Lagos, deux sœurs partagent un secret que l'on ne se transmet pas dans les familles. Korede est infirmière : méthodique, effacée, précise dans ses gestes comme dans ses silences. Ayoola est belle, adorée, insouciante — et elle a la manie de tuer ses amants. Quand elle appelle, c'est toujours pour la même raison : il y a un corps, du sang, une scène à faire disparaître. Korede vient, nettoie, se tait. Trois fois désormais. Et à trois, dit le roman avec un calme glaçant, on vous range dans une catégorie qui a un nom.
Le livre avance par chapitres très courts, souvent titrés d'un seul mot, qui claquent comme des portes. Cette forme sèche est le vrai coup de force d'Oyinkan Braithwaite : elle raconte l'horreur au ras du quotidien, entre une garde d'hôpital et une conversation de famille, sans jamais céder au pathos. L'humour y est noir, pincé, presque anglais, et il ne désamorce rien — il révèle. Car sous la comédie affleure autre chose : la manière dont la beauté d'Ayoola lui tient lieu d'impunité, le poids d'une loyauté qui confine à la complicité, l'ombre d'un père dont la violence n'a pas disparu avec lui.
Roman noir, oui, mais qui regarde en creux une société — Lagos, ses hiérarchies, son machisme ordinaire, la facilité avec laquelle un joli visage désarme la loi. Braithwaite ne juge pas ses sœurs. Elle les observe, et nous laisse seuls avec la question la plus dérangeante : jusqu'où irait-on pour les siens ?
Premier roman devenu phénomène, Ma sœur, serial killeuse a été salué par une pluie de distinctions — prix Anthony et Barry du meilleur premier roman, LA Times Book Prize du meilleur thriller, sélections au Booker et au Women's Prize for Fiction en 2019. On a vite voulu y lire « la nouvelle Chimamanda » ; c'est passer à côté de sa singularité. Braithwaite écrit vite, court, à froid, et fait de la comédie noire un instrument de précision sociale. Le livre appartient à la bibliothèque Susu parce qu'il élargit la carte : il montre une littérature nigériane qui s'empare des formes populaires — le polar, la comédie — sans rien perdre de son intelligence ni de son mordant.



