A SUSU LAB story · Contemporary Fiction · Completed

La honte

by Ami K @ami_k · Contemporary Fiction · 20 min read · 4 likes

The story

Statistics and information

Number of pages
~16
Reading time
20 min
Chapters
1
Readers
0
Likes
4
Comments
2
Category
Contemporary Fiction
Region
France
Language
French
Status
Completed
Format
Digital
Published on
8 June 2026
KeywordsNouvelle

Contemporary Fiction

La honte

By Ami K · Contemporary Fiction

Ça faisait longtemps qu'il n'avait pas croisé sa gueule dans un miroir. Ce qu'il voit lui fait mal.

Il s'oblige à regarder, scrute le moindre recoin de sa face — ses yeux hagards encore troubles de colère et de honte, les narines larges, la bouche lippue, le brun foncé de sa peau que teinte en fauve la lumière électrique. Il cherche dans ce visage quelque chose qu'il ne trouve pas. Ce qu'il voit à la place, c'est le visage que les autres ont toujours vu avant lui : l'autre, l'étranger. Il y a des années que ce regard-là s'est logé en lui, et il n'arrive plus à savoir ce qu'il voyait avant.

Il pense peut-être y trouver un début d'explication. La queue du début d'une explication. Il touche la broussaille de barbe qui lui a poussé en prison et qui lui prolonge le menton en pointe. Il regarde les petites lunettes rondes qui reposent au sommet de son nez. Il s'interpelle : « Q…q..qu…'est-ce que tu crooy…yais, qu'aa…avec ça, on aaaallait te traiter comme un què…què…quelqu'un ? Co…co…com…me un monsieur ? ». Il a envie de se gifler. Pour avoir été aussi con. Pour avoir renoncé depuis bien longtemps. Pour s'être laissé piétiner.

Il redresse les épaules et tourne le dos au miroir. Il l'avait accroché là pour s'aider à garder l'illusion d'une vie normale. Tant que l'on pouvait croiser son regard dans un miroir, passer le peigne dans une masse de cheveux crépus en un semblant de toilette, on peut tenir à distance la peur du lendemain, on peut oublier qu'on a un jour porté l'espoir d'une vie meilleure, on peut faire semblant d'ignorer la fuite continue en vous de tout ce qui fait un être humain comme les autres. Aujourd'hui, violemment décillé, il balaie du regard le trou où il dort. Un garage au milieu d'une rangée de garages derrière un immeuble, des cartons de marchandises entreposés. Et autant que l'entassement des cartons le permettait, au milieu de ce fatras, un lit de camp, un sac de couchage, une bassine à tout faire, un bidon d'eau, la radio cassette son seul luxe, une ampoule qui pend au plafond, et le miroir collé à la porte. Et il se souvient de l'incroyable soulagement qu'il ressentit, il y a cinq ans, quand Fofana son ami de toujours, lui proposa cet endroit. Il croyait avoir été sauvé, du moins de l'infamie de mourir dans la rue, comme un chien.

Il se touche le visage, passe la main sur sa peau, ses yeux. Partout, des traces, visibles ou invisibles, des emmerdements de la vie incrustés dans la chair. Les choses auraient-elles pu être différentes s'il était resté au pays ?

Il se souvient de ses premières semaines de vie à Paris. Il repense à ce mal du pays qui n'avait pas de nom dans sa langue maternelle. Il pensait à ceux qu'il avait laissés là-bas — une mère, des frères, des sœurs, des cousins, un pays dans lequel se fondre — et se disait : je suis venu chercher quoi même ici ? Là-bas, la guerre ne faisait pas de ravages. Il y avait même une relative croissance, disait-on, même si lui n'en avait jamais vu la couleur. Il pouvait, de loin, se permettre de le croire. Mais il savait aussi ce qu'il avait fui : cet horizon bas, bouché depuis toujours par le besoin, cette certitude au fond de lui que tout effort qu'il ferait là-bas pour s'élever serait, tôt ou tard, irrémédiablement voué à l'échec. Le désarroi des premières semaines parisiennes l'avait fait vaciller. L'urgence, elle, était restée.

Il relit maintenant comme une sorte de prémonition ces jours d'apitoiement sur soi où il aimait à se dire qu'il aurait dû rester dans sa merde d'origine, celle-là au moins il la connaissait bien. Aujourd'hui, il sait, pour l'avoir durement appris au cours de ces vingt dernières années, pour s'en être imprégné pendant les six mois qu'il venait de passer en prison, que c'était le même merdier partout. Qu'il y avait des gens pour qui c'était comme ça, point. Que la pauvreté et l'humiliation, c'était pas un accident qui leur était arrivé — c'était ce qu'on avait décidé pour eux, sans leur demander leur avis, avant même qu'ils soient nés.

Il tourne le dos au miroir pour fuir ses yeux, reflet d'un espoir mort, d'un besoin de consolation à vif. Il marche jusqu'au lit, s'y laisse tomber lourdement. Il n'arrive pas à empêcher son esprit de scruter toujours et toujours les mêmes événements, de rechercher des causes, d'explorer inlassablement l'enchaînement des faits qui l'ont conduit ici, aujourd'hui, ce 3 septembre 2008.

À commencer par le début. Il se rappelle très clairement ce jour d'été 89. Il se souvient de la lumière cotonneuse qui enveloppait Paris, qui lui avait fait faire cette réflexion à Nany sa cousine venue l'accueillir : « comment ? Votre soleil là, c'est un faux ? ». Elle lui avait répondu : « eh mon frère, ton humour ivoirien là, ça marche pas ici oh ! » Ils avaient ri. Miraculeuse journée, qui palpite encore en lui, comme l'espérance des choses à venir, une impression de se sentir pousser des ailes dans le dos.

Il y avait cru. Au nouveau pays qui promettait tant. Un rêve tellement naïf, que, pense-t-il aujourd'hui, même un enfant aurait pu lui en démontrer l'inanité. Croire que par ce simple geste, prendre un avion, on pouvait changer sa vie. Prendre un avion, et ouvrir la porte des possibles. Cela dura trois ans cependant, la plus longue période durant laquelle il réussit à garder un emploi. Des papiers en règle, une chambre au foyer Fontaine-au-Roi à Belleville, et il était Varama le conquérant. Il apprit à faire en fonction du besoin le balayeur, le maçon, le menuisier, sur le tas. Il aimait faire jouer ses muscles, ses mains sur les chantiers, montrer en se moquant à ses amis maliens, que l'ivoirien savait travailler. Son naturel joyeux, cette manière qu'il avait de blaguer à tout propos et l'espoir profond qu'il avait en son avenir en marche le rendaient irrésistible. Les jours de paie, il partageait son salaire en trois parties, celle pour la vie de tous les jours, celle à mettre de côté, celle à envoyer à la famille au pays. Il imaginait qu'à ce rythme, une dizaine d'années lui suffirait pour mettre de côté de quoi « faire des affaires ».

Il le voit maintenant, son histoire est celle d'une volonté qui s'est effritée, confrontée à une réalité impensée, une succession de difficultés transformées en barrières insurmontables au fil du temps. Un banal accident, un bras cassé qui mit il ne sait pourquoi si longtemps à guérir. Un marché du travail soudainement tendu où se raréfièrent les possibilités de travail. Il s'était découvert alors une incapacité à faire face, parce que son illettrisme devint tout à coup un obstacle difficilement surmontable. Il voyait impuissant tout ce qu'il avait d'énergie en lui se retirer en une hémorragie blafarde, le laissant exsangue, incapable d'aller au-delà de son état de sidération. S'en suivit l'inexorable enchaînement des petites défaites et des grands renoncements. À l'époque, il se disait : « la vie cache des galères qu'on ne peut imaginer », ou alors, « que peut-on contre le mauvais œil ? » Il était urgent de se dédouaner. Si l'on ne peut rien faire, si le sort s'acharne alors on ne peut vous juger responsable de ce qui était en train de vous arriver.

Il se lève du lit avec l'envie de tout casser, donne des coups de poings, des coups de pieds, besoin de pulvériser ces murs de cartons qui forment geôle pour l'emprisonner dans ce trou à rats ; finit par s'arrêter haletant, le cœur au bord des lèvres. Le seul qu'il a envie de frapper c'est lui-même, pour avoir baissé les bras au premier obstacle venu. Il s'en veut tellement maintenant pour ce moment où il s'est rendu sans combattre. Ce jour où il a fini par se retrouver dans la rue, ses possessions en deux valises et un sac à dos. Et la honte poisseuse qui lui faisait raser les murs. N'était-il pas le premier noir à battre le pavé dans Paris, sans domicile et sans papiers en ce printemps de l'année 1994 ? « Tu aurais pu faire tellement plus, d'autres le font tous les jours. Tu aurais pu apprendre à lire, au lieu de ça, tu t'es installé dans l'impensable », pense-t-il. Il se repasse dans ses détails le film des quinze années qui suivirent.

Il s'était organisé, laissant une valise chez Nany, une autre chez Fofana. Il évitait leurs regards quand ils lui murmuraient gênés « et si tu rentrais ? » Il portait l'essentiel sur son dos. De quoi sauver les apparences. Il ne mendiait pas franchement. Il accostait les passants, de préférence ceux à la même couleur de peau que lui, glissait les mots à voix basse : « mon frère, ma sœur, tu n'aurais pas une pièce ? » Il s'asseyait sur les bancs des gares comme s'il attendait le prochain train. Il occupait les bancs publics comme pour jouir du soleil. Il découvrait le cœur à l'effroi, la ville, la nuit. Avec cette angoisse terrée dans l'épaisseur de son sang, mourir comme un chien, une nuit d'hiver.

Pour un jour se rendre compte que plus grand-chose ne pouvait l'atteindre. Il pouvait tendre ouvertement sa sébile. Boire quand il le pouvait. Puer. Se battre quand il ne pouvait l'éviter, pour un coin de gare, pour un banc dans un square. C'était une histoire d'invisibilité, cette manière de passer en lisière des regards, de basculer dans l'infra-humanité. S'enfoncer avec un plaisir paradoxal, celui de ne plus susciter aucune attente, d'échapper au poids des choses à accomplir. Une vie somme toute supportable pensait-il à condition de la négocier une minute après l'autre, une heure après l'autre, un jour après l'autre.

Et ainsi passèrent, un jour, un mois, un an, dix ans, puis quatorze en ce début d'année 2008. Il croyait alors avoir appris sur lui, qu'il était de ceux qui regardent la vie passer, assis entre deux instants de vide. Fofana et Nany, comme des puissances tutélaires veillaient sur lui. Il a vu leurs enfants naître et grandir. Il les a regardés dans leurs stratagèmes pour réaliser leurs espoirs de réussite. Il avait accepté le fait qu'il n'aura plus d'autre pays que ce coin de Bastille. Il était Varama le clochard, celui qui a failli. Et cela ne le tourmentait plus autant.

« Coooo…mme tu t'es trom…pé Varama ! », se dit-il. Il marche de long en large, autant que le lui permet le peu d'espace disponible. « Tu penssssais que rien ne peuut plus t'aaaarriver.. Ma…aboule ! »

Il se souvient de cette journée si transparente, comme si avait été effacée à la gomme le temps de la nuit, toute trace de l'hiver. Une journée de printemps égarée en février. Un ciel dégagé, d'une si lumineuse clarté qu'il avait décidé de s'arrêter sur son banc préféré du Port de l'Arsenal. Il offrait les yeux fermés sa peau à la douceur du jour. Il sent encore le goût de la canette de bière, qu'il avait bue pour fêter l'avènement du printemps. Il en avait acheté quatre, pour ne pas arriver les mains vides chez Fofana, chez qui il mangeait, prenait une douche et lavait son linge un samedi sur deux. Il passait l'autre samedi chez Nany.

Une journée à croire en un Dieu bienveillant, à baisser sa garde, raison pour laquelle il les avait vus trop tard. D'habitude, il les repérait de loin et rasant les murs, passait son chemin. Il imaginait même qu'ils le toléraient, tel un élément du décor. Il les avait alors regardés lentement arriver, vivant par anticipation la scène qui allait sonner la fin sans gloire d'une course-poursuite commencée quinze ans plus tôt. Il se souvient avoir balayé du regard l'espace autour de lui, les arbustes imprudents qui présentaient comme en offrande des boutons prêts à éclore aux scintillants rayons du soleil. Partout, la vie en quête.

Alors qu'il montait dans le fourgon, il s'était senti absurdement léger, l'impression que se levait, comme la brume au soleil levant, l'angoisse et la peur qui avaient dicté ses actes et ses comportements depuis toutes ces années.

Au centre de rétention de Versailles, il refusa d'être assisté par un avocat. Il ne voulait pas contester l'expulsion. Dans sa tête, se dessinait déjà le scénario d'un retour au pays, de la confrontation avec les siens. Le scénario d'une vie qui pourrait peut-être reprendre. Il refusa de même de prévenir les deux seules personnes au monde qui, il le savait, allaient s'inquiéter pour lui. Il pensait le faire à son arrivée, lorsqu'il aurait à nouveau posé ses pieds sur le sol natal. Il attendait son audience depuis quinze jours. N'était pas impatient. Il fallait bien ce temps pour faire le point dans sa tête.

Lorsque deux policiers vinrent le chercher, il se sentait prêt à affronter ce qui l'attendait. Rien de particulier ne distinguait cette journée du 6 mars 2008 de celles qu'il venait de vivre ces deux dernières semaines.

Revenir au commissariat du onzième arrondissement ne l'étonna pas. Il pensait que cela devait faire partie de la procédure d'expulsion. Il ne repassa pas par l'étape de la photo, mais fut fouillé comme la première fois, débarrassé de sa ceinture et des lacets de ses baskets. Seul dans la cellule, il n'était pas inquiet. Même lorsqu'on vint le chercher, et qu'il se retrouva avec d'autres personnes, alignés derrière une vitre sans tain, brandissant devant lui une ardoise sur laquelle était écrit un numéro qu'il reconnut être le 3. Il avait soif et faim mais il en avait vu d'autres. Il passa une nuit dans la solitude de sa cellule.

Et cela vint comme un coup au plexus, à l'audition le lendemain à 9h. La scène était incrustée en lui. Il peut encore se la rejouer dans toutes ses nuances. Ils étaient deux, ceux-là même qui étaient venus le chercher au centre de rétention. Assis en face de lui, petit, trapu, cheveux grisonnants, celui qui semblait mener l'interrogatoire tenait un stylo bille au-dessus d'un bloc-notes. Il se souvient de la blancheur des feuilles, et qu'il avait soif et faim avec la tête qui tournait légèrement. Il se rappelle du jeune flic à sa droite, certainement pas plus de vingt-cinq ans, avec encore quelque chose du dégingandé des enfants qui ont grandi trop vite, celui qui pendant toute la garde à vue ne tenait pas en place, prenait des airs de dur, parlait haut et fort, menaçait beaucoup.

« Peux-tu nous dire où tu étais et ce que tu as fait mercredi 6 février entre 18h30 et 19h30 ? » lui demanda la voix sans expression du policier. Il sursauta à celle nettement excitée du plus jeune : « Tu as été reconnu, alors tu ferais mieux d'avouer et nous faire gagner du temps. »

Il se rappelle du bruit sourd des battements de son cœur alors qu'il cherchait ce qu'il convenait de leur dire. Il n'arrivait pas à se souvenir, à convoquer des images du long tunnel que furent ses jours et ses nuits. Comment leur faire comprendre qu'il était d'accord pour retourner chez lui ? Si c'était ça, il était prêt à monter dans l'avion aujourd'hui même. Il se souvient de la pellicule de sueur qui recouvrit soudainement son corps, de ses mains qui tremblaient sur ses genoux, lorsqu'il le leur dit, regardant l'un, puis l'autre. Cherchant un signe de compréhension dans leurs regards. Il revoit le jeune policier s'extirpant à grand bruit de sa chaise, s'approchant de lui, l'attrapant par le col, collant ses yeux gris furieux aux siens, hurlant : « Tu penses vraiment venir ici, violer nos filles, puis prendre à nos frais un avion pour rentrer chez toi ? Toi y en as peut-être pas comprendre ce qu'on te dit ? Toi y en as besoin d'interprète ? », lui faisant comprendre que quelque chose était en marche que son corps avait compris bien avant ce qui lui servait de cerveau.

Que dire de la voix du vieux policier qui résonna alors pour rappeler à l'ordre son collègue, pour s'adresser durement à lui, sinon qu'elle l'avait ému, par la profonde lassitude qui semblait s'en dégager ? « Une jeune fille t'a reconnu. Le 6 février vers 19h, tu l'as agressée boulevard Lenoir, tu as mis la main dans sa culotte, tu as touché son sexe et sa poitrine, tu l'as insultée. Un autre témoin t'a vu rôder ce jour-là dans le coin. Dis que tu as fait une connerie, on gagnera du temps. » Il avait souhaité si fort à ce moment-là pouvoir fermer les yeux et croire qu'il vivait un cauchemar. Il se souvient de ses efforts, vains pour y parvenir. Cette croyance ancrée en lui d'avoir déjà été soumis à assez d'épreuves pour une vie, d'avoir déjà bu tout ce qu'il y avait d'amertume dans la coupe ne l'avait pas aidé, pense-t-il aujourd'hui. Il se souvient des pauvres mots qu'il avait murmuré pour se protéger, qu'il répétera comme une litanie, auxquels il s'accrochera pour ne pas se perdre : « ce n'est pas moi, je n'ai rien fait ».

Il se rappelle de la manière dont il s'est tenu devant tous ces gens, le 8 mars 2008, hébété, dans la nudité de sa vie de pauvre, sans domicile fixe, noir, illettré. Des mots qui dansent encore en lui, vingt-troisième chambre correctionnelle du tribunal de Paris, comparution immédiate. Ils souriaient, la juge, les autres aussi lorsqu'il s'obstinait à dire qu'il était innocent. D'autres mots encore dont il n'arrive pas à se débarrasser, agression sexuelle, violences, infraction, législation sur les étrangers, dix-huit mois, prison. Et lorsque l'homme qui l'accompagnait et qui lui avait dit précédemment être son avocat lui chuchota en conclusion : « vous auriez moins pris, si vous aviez avoué », il demanda : « mais, c'est qui, cette fille, elle est où celle qui m'accuse ? »

Il se rassoit sur son lit de fortune, murmure pour lui-même : « iii…ils ne m'ont mê…même pas écouté, coooomme si je n'étais pas là… Le dididiaable n'existe pas, c'est l'hooooomme qui est le diable. C'est l'être huuuumain lui-même… On ne peut ou…blier une chose coooomme ça, c'est la vie lui-même. »

Il est fatigué. Il n'a pas le courage d'affronter la suite. Mais il ne peut plus arrêter le flot des images. Alors il se les raconte à voix basse : « Maaa tê…te n'al…lait pas bien, je répéééétais toujours, toujours la mêêêême cho…se ».

La charge émotionnelle lui semble trop importante, alors il se tait. Il a tellement mal à se remémorer tout ça. La prison ce long tunnel, dont il sortit une première fois au bout de deux mois, évacué à l'hôpital le corps en transes souillé de longues traînées de bave, pour avoir fait une attaque cérébrale qui lui fit perdre pendant quelques semaines l'usage de la parole. Dont il garde encore les séquelles : un bégaiement dans sa parole et dans son être.

Il pleure doucement. Assis dans un garage poussiéreux. Parce qu'il ne ressent pas de soulagement alors que c'est fini. Fini comme ça a commencé, sans que rien l'annonce, par un des gardiens qui est venu lui dire tôt ce matin, 3 septembre 2008 : « ramasse tes affaires, tu sors ». Il n'y a pas cru tout de suite.

À l'extérieur, il retrouve le monde. La lumière du jour, les passagers endormis du bus à l'heure matinale, les avenues qui se croisent, les voitures qui klaxonnent, les piétons empressés, les visages, le bruit.

Il descend du bus place de la République et prend la rue du Faubourg du Temple pour rejoindre le canal. Il s'est assis dès qu'il a pu. Il veut réfléchir. Il porte, serré contre son corps, la chemise qui contient les papiers. Ceux qu'on lui a lus avant de le laisser partir.

Il croyait savoir. Que lui Varama était un être humain. Qu'il occupait de l'espace et du temps. Qu'il n'avait rien, mais qu'il pouvait encore profiter d'un rayon de soleil, qu'il pouvait haranguer les passants dans les rues de Paris quand il avait bu. Que sa vie pouvait bien en valoir une autre. Une force aveugle venait de lui apprendre qu'il n'en était rien. Elle a pris l'apparence d'une jeune fille à la cruauté inconsciente, qui avait menti pour se faire entendre, puis qui s'excusait dans une lettre. Il serre la chemise contre lui. Il a relu cette lettre tellement de fois qu'il sait maintenant où le papier commence à se déchirer, aux pliures. Les mots, il ne peut pas les lire. Mais on les lui a lus, et il les porte. Comment expliquer autrement un tel enchaînement d'événements ?

Il marche, silencieux, fantomatique, remonte le boulevard Lenoir, passe la place Bastille et se dirige vers le garage, seul endroit au monde où il peut se réfugier. Son cœur s'arrête à chaque fois qu'il aperçoit la silhouette d'une jeune femme, il se demande : « c'est peut-être celle-là ? »

Innocent, lui a dit la nouvelle avocate. Encore des mots. Il ne sait pas pourquoi il ne se sent pas plus heureux, pourquoi le creux en lui semble si béant. Il sait qu'il doit trouver des réponses. Mais il se sent fatigué. Il aimerait oublier, au moins pour un court moment. Il enlève ses chaussures. Se couche.

Comments · 2

Test — Lecteur SUSU,

Très bon récit — Lecteur SUSU,

Log in to leave a comment.

Stay on the same page!

Newsletter

Get our news, calls for submissions, recommendations, events and a behind-the-scenes look at this publishing adventure.

Follow SUSU

Discoveries, reading, voices, news. Follow the building of SUSU, step by step.