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Partir
Par Ami K · Nouvelles
Si tu avais pris la valise, je ne t’en aurais pas autant voulu. Un peu, au début. Le temps du chagrin. Tu le savais : je n’ai jamais su m’agripper, mettre en cage.
Ce matin-là, si tu avais posé la valise sur le lit, fait des allers-retours entre la salle de bain et ce que nous appelions pompeusement le dressing, hésité devant la chemise rouge, celle des vacances en Mauritanie, la chaleur, le froid aussi, et le bonheur d’être ensemble, j’aurais cru que tu tenais encore à quelque chose de nous.
Au lieu de ça, tu as juste franchi la porte.
T’es-tu retourné une dernière fois ? Ton ventre s’est-il noué quand tu as tourné le dos à ce que je croyais encore être « notre bonheur » ?
Je t’aurais laissé partir. J’aurais expliqué à notre fils qu’aimer pouvait prendre toutes les formes possibles.
Et je l’aurais cru, si seulement tu avais pris la valise. Celle de ton père.
Je l’ai jetée. Rageusement, tu m’as abaissée à ça ! j’y ai fourré les premières de tes affaires qui me sont tombées sous la main, puis je l’ai portée chez Emmaüs, celui à côté de la gare.
Mon fils, oui, mon fils, se prépare à partir de la maison. Heureux, il s’installe à Marseille.
Déchiré aussi : nous ne nous sommes pas beaucoup quittés ces dix dernières années.
Il y a une fille. C’est une autre histoire, celle-là, je ne te la raconterai pas.
Beaucoup de passages dans l’appartement. Ses amis. Le petit Mathieu, qui n’est plus si petit, mais dont tu ne veux plus te souvenir, arrive, fier, une valise à la main. Je l’aurais reconnue entre mille : cette valise de ton père.
Les garçons préparent bruyamment le départ. Ils remplissent la valise à ras bord. Ils doivent s’asseoir dessus pour pouvoir la fermer. Le cuir vieilli se tend, mais tient encore. Tiendra encore.
La maison est vide. Crois-tu au hasard ? Je pense à Elom, traînant la valise, celle des commencements, des possibles si vastes qu’ils donnent le vertige.
Je pense à toi, et je m’étonne d’être encore si en colère. Je repense à l’histoire de cette valise, comme la racontait ton père, celui qui a fait le pas de l’exil. Puis à ta grand-mère, qui voulait qu’au moins l’un de ses fils parte loin, très loin, et qui a trouvé l’argent, trouvé la valise, lancé son enfant dans le vaste monde. Je l’imagine à dix-huit ans, dans une barque de fortune, serrant cette valise, seul lien, seule promesse d’un monde meilleur.
Qu’as-tu fui ? Moi ? Le monde meilleur que tu devais bâtir pour ton père, pour cette grand-mère que tu n’as jamais connue, pour ton fils ?
Et toi, où es-tu ? »



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