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5 livres pour entrer dans les littératures africaines – Semaine # 3

Par Administrateur 4 min de lecture

5 livres pour entrer dans les littératures africaines – Semaine # 3

Villes qui débordent

La ville africaine contemporaine n’est presque jamais un simple décor dans les romans qui la traversent : elle impose son rythme, sa langue de rue, ses hiérarchies invisibles, son énergie qui déborde toujours le cadre qu’on voudrait lui donner. Après avoir posé, la semaine dernière, la pluralité des géographies du continent, SUSU descend cette semaine vers le concret — cinq métropoles, cinq manières radicalement différentes de faire de la ville un principe de construction narrative plutôt qu’un fond de carte postale. Volontairement, cette sélection s’écarte des deux capitales les plus visibles du canon littéraire africain en français pour aller chercher Kinshasa, Le Caire, Johannesburg, Addis-Abeba et Abidjan — cinq villes qui, chacune à sa manière, refusent de rester sages.

Congo Inc. (Le testament de Bismarck) – In Koli Jean Bofane – République démocratique du Congo (Kinshasa) – 2014

Isookanga, jeune pygmée débarqué de la forêt équatoriale avec l’ambition déclarée de « conquérir le monde », se retrouve happé par le Kinshasa de la mondialisation la plus brutale : trafics de minerais, enfants soldats démobilisés, ONG occidentales, businessmen chinois, tout se croise dans une ville qui absorbe et recrache les logiques du capitalisme global à une vitesse vertigineuse. Bofane, auteur belgo-congolais, construit Kinshasa comme un système-monde en soi, féroce et hilarant, où la satire ne cède jamais la place à l’exotisme misérabiliste. Le roman a reçu le Grand Prix du roman métis et le prix des Cinq Continents de la francophonie en 2014. C’est l’entrée la plus frontale de cette semaine : la ville comme rouage d’une machine qui dépasse largement le continent.

L'Immeuble Yacoubian – Alaa Al Aswany – Égypte (Le Caire) – 2002 (2006 pour la traduction française)

Un immeuble Art déco du centre du Caire, autrefois cossu et aujourd’hui déclassé, sert de matrice à une dizaine de destins entremêlés : aristocrate ruiné, tailleur homosexuel vivant sur le toit, jeune provincial happé par l’islamisme radical, portier corrompu qui rêve d’ascenseur social. Al Aswany fait de ce bâtiment vertical un microcosme où se lisent, en accéléré, les fractures de classe, de foi et de désir de l’Égypte contemporaine. Best-seller absolu dans le monde arabe, traduit dans une vingtaine de langues et adapté au cinéma, le roman a été publié en français par Actes Sud dès 2006 dans une traduction de Gilles Gauthier (Alaa al-Aswany, Wikipédia). Une porte d’entrée précieuse vers Le Caire, ville trop souvent absente des cartographies littéraires centrées sur l’Afrique subsaharienne.

Welcome to Our Hillbrow – Phaswane Mpe – Afrique du Sud (Johannesburg) – 2001

À Hillbrow, quartier tentaculaire du centre de Johannesburg devenu après l’apartheid le point de chute de tous les arrivants — provinciaux venus tenter leur chance, immigrés venus du reste du continent —, Refentše s’installe pour étudier, avant que la ville ne referme sur lui son engrenage de rumeurs, de xénophobie et de sida. Mpe écrit à la deuxième personne, s’adressant directement à son personnage mort, pour interroger une communauté qui préfère se replier sur la peur de l’étranger plutôt que d’affronter les séquelles de l’apartheid lui-même. Salué comme l’un des textes fondateurs de la littérature sud-africaine post-1994, ce premier roman reste à ce jour non traduit en français (Phaswane Mpe, Wikipedia) — un manque que cette sélection tient à signaler plutôt qu’à masquer. Mpe meurt en 2004, à 34 ans, laissant ce texte unique comme tout son œuvre romanesque.

Sous le regard du lion – Maaza Mengiste – Éthiopie / États-Unis (Addis-Abeba) – 2010 (2012 pour la traduction française)

Addis-Abeba, 1974 : le vieux régime impérial de Haïlé Sélassié vacille, et une famille de médecins et d’officiers se retrouve prise entre loyauté et survie tandis que le Derg installe sa terreur révolutionnaire dans les rues de la capitale. Mengiste, née à Addis-Abeba puis partie en exil enfant — Nigeria, Kenya, enfin États-Unis —, écrit depuis cette distance une ville qu’elle n’a pas vue basculer sous la dictature, mais qu’elle restitue avec une précision presque documentaire. Le roman a figuré parmi les dix meilleurs livres africains contemporains selon The Guardian et a été traduit en français sous ce titre chez Actes Sud par Céline Schwaller en 2012 (Maaza Mengiste, Wikipédia). Une capitale politique racontée depuis la diaspora qui continue de la porter.

Aya de Yopougon – Marguerite Abouet et Clément Oubrerie – Côte d'Ivoire (Abidjan) – 2005

Yopougon, quartier populaire d’Abidjan que ses habitants ont rebaptisé « Yop City » en hommage au cinéma américain : Aya, dix-neuf ans, y observe avec un mélange de tendresse et de lucidité les amours et les ambitions de ses amies, dans la Côte d’Ivoire prospère de la fin des années 1970. Abouet refuse délibérément les clichés de guerre et de misère habituellement associés à l’Afrique dans la bande dessinée, pour raconter une jeunesse urbaine vivante, drôle, insouciante — porté par le trait chaleureux de Clément Oubrerie. Premier tome d’une série qui s’est vendue à plus de 350 000 exemplaires et traduite en quinze langues, il a reçu le prix du meilleur premier album au festival d’Angoulême 2006 (Marguerite Abouet, Wikipédia). Une manière de clore cette semaine sur l’énergie plutôt que sur la gravité — et de rappeler qu’une ville qui déborde peut aussi déborder de joie.

A suivre…

D’autres villes attendent déjà leur tour — Dakar, Lagos, Nairobi ou Alger, déjà bien identifiées dans le paysage éditorial, referont surface plus tard dans la saison sous d’autres angles. La semaine prochaine, la série quitte la géographie et la ville pour s’attarder sur ce que le français, justement, ne dit pas.

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